Sénégal : de quoi le dérapage de Adja Astou est-il le nom?

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Adja Astou, une animatrice dans le bad buzz.

Le dérapage en direct fait par une animatrice d’une télé privée sénégalaise met le Sénégal en ébullition. Accusant sa propre communauté, les «Hal-Poular», de «violer des enfants» dans un moment de grand relâchement, l’animatrice a sorti cette énormité devant la propriétaire de ladite Télé. Laquelle, ne mesurant pas tout de suite la gravité de ces propos ( l’émission était diffusée en direct), est restée souriante.

Il n’en fallait pas plus pour que la tête de la jeune animatrice soit mise à prix dans une ambiance d’hystérie collective entretenue par les réseaux sociaux. Des manifestations sont organisées par des membres de la seule communauté visée (encore un rendez-vous raté pour la Nation) dans le but de contraindre l’Etat à prendre des mesures sévères.

Aussitôt après, les choses s’emballent.

Avant même que le régulateur de l’audiovisuel national, à savoir le Conseil National de Régulation de l’Audiovisuel  ne statue sur la question et ne prononce éventuellement des mesures disciplinaires, voire des sanctions pécuniaires pour ce manquement aussi vieux que la télé, et qui a pour nom «défaut de maîtrise d’antenne» dans les codes de presse et les lois sur l’audiovisuel, voilà que la Section de recherche de Colobane entre dans la danse.

La malheureuse animatrice qui s’est, entre temps, et dés le lendemain, fendue de plates excuses, les larmes aux yeux, mettant en avant son expérience de dix ans comme une médaille de guerre et sa «poularitude» comme si cela constituait une circonstance atténuante, a été entendue puis placée en garde à vue en attendant de rencontrer le juge ce lundi. La directrice de la télé, qui porte son statut de diffuseur et d’éditeur, a, elle aussi, été auditionnée mais a pu, après, rentrer chez elle.

Cette réactivité rapide des autorités judiciaires sénégalaises, qui ont royalement court-circuité le CNRA et le code de la presse pour se fonder sur le code pénal, porte le sceau du populisme. Au nom de la paix sociale, on abrège les procédures pour calmer la rue. La respiration normale de la justice, qui est procédurière par essence, serait -elle réduite à la recherche de la sanction exemplaire réclamée par une foule de manifestants dont certains menacent de se faire justice si rien n’est fait ?

Ces manifestations plus ou moins spontanées portent le triomphe du populisme et marquent le recul de l’Etat de droit … On l’aura remarqué, la jeune journaliste s’est excusée (et c’est tout à son honneur ) mais n’a évoqué à aucun moment, dans sa mise au point spontanée, une sorte d’exception de vérité pour donner aux téléspectateurs des éléments supplémentaires pouvant aider à trouver une explication logique à son lourd dérapage.

Quant au débat libre et délibéré sur les réseaux sociaux, il a glissé allègrement du viol au mariage précoce avec là aussi, chez certains, une indignation communautaire qui peine à prendre l’ascenseur pour l’étage de la Nation, situé un cran au dessus, et chez d’autres, de sombres tentatives de donner raison à la jeune animatrice par des statistiques fétides qui, à défaut de renforcer la vérité des faits, établit la preuve de la haine de l’autre.

Le Sénégal mérite plus que jamais des débats publics encadrés par les arsenaux juridiques prévus par la loi et le code de la presse afin de garantir la liberté d’expression tout en protégeant la dignité des individus et des communautés. La paix civile se renforce par la force du droit et non par le dictat de la foule. La place de la jeune présentatrice et son patron n’est pas en prison mais devant le CNRA et le tribunal permanent que constitue le jugement des pairs si tant est que celui-ci, longtemps muet devant le nivellement par le bas de certaines émissions télés (par le plastique, la poudre, les faux cils et la sempiternelle posture moralisante des présentateurs ) ait encore de l’autorité sur un métier de journalisme uberisé qui se décompose en direct sans fiches, dans une mortelle improvisation.

2 Commentaires

  1. La réaction de la Communauté Peulh du Sénégal face à ces dénigrements prémédités ne relèvent point de clameur populiste qui viole l’Etat de Droit. Il s’agit plutôt d’une manière d’exprimer une colère profonde face à un besoin de nuire une par une chaîne de télévision locale sur la base de rumeurs infondées et en utilisant un media de masses privé pour s’en délecter. Cette réaction aurait pu être celle de tout sénégalais épris de paix sociale entre les communautés. Au Sénégal plus que ailleurs certains se complaisent à jouer au trouble-faits en essayant de faire “rire de tout” et même de ce qui aux yeux du monde représente un déni non avoué de l’autre.
    Hier c’etait au Mali et Guinée, aujourd’hui au Sénégal. L’histoire nous rappelle que tous les pogromes et genocides ont pour origine le haïssement de l’autre. Pour faire un État de droit il faut que les conditions du respect mutuel entre les communautés et leur vie en harmonie soient un pilier fondamental du vivre ensemble sans équivoque et préservé dans le cadre des droits constitutionnellement établis par l’Etat du Sénégal.

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