Balla Moussa Keita. (Photo Vincent Fournier).

D’après les carnets de voyage du Prince Mandingue, Balla Moussa Keïta.


Kinshasa, ville impersonnelle aux multiples facettes: séduisante, troublante, et attachante. Mon séjour pour la réalisation de cet outil d’intégration,  j’ai nommé l’Annuaire du commerce africain,  né en cette année 1991, ne fut pas de tout repos. Prospecter pendant cette période sensible où le destin de la nation Zaïroise se jouait au Palais du peuple, avec la conférence nationale,  ponctuée d’émeutes, n’était pas chose facile.

Cette difficulté due à la situation socio-politique devenait, encore, un casse-tête quand la prospection devait se faire. Le téléphone était défaillant quand il existait.   La solution était de faire le porte-à- porte à notre corps défendant. Dans le meilleur des cas, on trouvait sur place le directeur général de l’entreprise qui par l’intermédiaire de sa secrétaire nous donnait un rendez-vous ferme. Donc, nous devons revenir sans être sûr que cela sera honoré. Dans le pire des cas, nous multiplions les va et vient dans les entreprises sans jamais rencontrer le décideur et,   à plus forte raison,  obtenir un rendez-vous.

A chaque réveil,  on se posait des questions : y aurait-il émeutes, aurions-nous des rendez-vous, pourrions-nous circuler sans problème,  le téléphone fonctionnera-t-il ??? Autant de questions,  auxquelles,  nous n’avions pas de réponses.

Ne pouvant nous permettre de continuer dans cette voie, il fallait changer de stratégie.  C’est ainsi qu’une fois de plus, nous sollicitâmes L’ANEZA (Agence Nationale des Entreprises du Zaïre), aujourd’hui appelée la FEC (Fédération des Entreprises du Congo ), afin de nous permettre pendant leurs différentes réunions hebdomadaires avec leurs membres d’exposer le but de notre mission au Zaïre. Ce qui nous permettait de toucher sur place,  au même moment,  un grand nombres de dirigeants d’entreprises.  Stratégie qui fut  plus ou moins salutaire…

En plus de cette approche, j’ai dû me rendre un matin à la grande poste de Kinshasa sur le boulevard du 30 juin ( date de l’indépendance en 1960 ),  pour en savoir plus sur le téléphone.  C’est ainsi qu’on me présentera un opérateur qui me fera la proposition suivante: lui donner la liste de mes prospects, le numéro de mon hôtel et de ma chambre,  afin qu’il me passe mes coups de fils.  Le parcours du combattant ! J’ai attendu des journées entières  sans que je ne reçoive aucun coup de fil surtout quand il s’agit de joindre Abidjan,  ma base…

Ce temps fou que je passais dans ma chambre d’hôtel,  à attendre l’opérateur de la grande poste, était orné au début de chaque journal parlé de la Radio Télévision Zaïroise (RTZ) par la voix de « Tata Mukonzi », le chef suprême,  le Président Mobutu Sese Seko Kuku Gbendo wa zbanga, qui disait ceci : « Na lingi Zaïre lisant moko, tata bo, mama bo, ekolobo… » et le peuple répondait « Moko » !

Dans ce slogan en langue nationale (Lingala), le Président  Mobutu disait dans un élan nationaliste : « Je souhaite que le Zaïre soit une seule nation, un seul peuple, un seul drapeau,  évidemment un seul parti, », le  MPR (Mouvement Pour la Révolution)

Du coup, en écoutant « Tata Mukonzi », je pensais à cette autre période de ma vie, pendant les années  70 et 80 où,  étudiant à Lomé,  je me rendais souvent à Cotonou, au Bénin, où on arrêtait la musique en pleine boîte de nuit pour passer le journal parlé du pays, qui commençait par la voix du Président feu Mathieu Kérékou : « Ehuzu Dadan » (Vive la révolution) ! En Côte d’Ivoire,  le journal parlé commençait par la « la pensée du jour » du Président Félix Houphouët-Boigny. En Guinée, le Président Ahmed Sékou Touré criait « vive la révolution et le progrès social », tout fustigeant l’impérialisme,  le capitalisme et le colonialisme…

Oui, quelle nostalgie ! C’était l’Afrique des « pères fondateurs »,  pères de la nation. Il y a a des moments où nos « démocrates actuels » nous font regretter nos « dictateurs d’hier ». Autoritaires certes mais ils avaient une vision pour l’Afrique,  une certaine grandeur… il suffit de voir certaines de leurs réalisations dans nos différents pays pour s’en rendre compte. Des édifices qui résistent au temps et à l’espace…

Kinshasa, la ville magique, ingénieuse.   où malgré la misère qu’on peut détecter par ci ou par là,  comme partout sur notre continent,  le congolais reste inventif, créatif avec à la clé, la joie de vivre ! Kinshasa est reine de la débrouillardise. La ville grouillait au rythme de la Rumba. La bière coulait à flot flot et les ambianceurs en mettaient plein la vue, les sapeurs rivalisaient le long d’interminables soirées.

Je connaissais assez bien cette ville pour l’avoir découverte la première fois en 1982 ; résident entre 1982-1986 à Pointe-Noire au Congo Brazzaville, où il n’y a ni représentation  diplomatique ou consulaire ivoirienne,  j’étais sensé me rendre chaque fois à Kinshasa qui abritait l’ambassade de la Côte d’Ivoire afin de régler tout problème d’ordre administratif me concernant.

Cette ville me rappelait Abidjan, avec ses bus de la SOTRAZ peints en vert, comme de la SOTRA, avec ses buildings et artères du centre ville.   La seule différence était que Kinshasa la Belle était plus peuplée. C’est la ville où j’ai vu pour la première fois  le contenu d’un conteneur de boîte de sardines se vider en une journée.  S’il vous plaît, vendu en détail. Ce spectacle m’a fait penser à King Sony Adé, chanteur et musicien nigerian qui disait que la population nigeriane le suffisait pour qu’il rentre dans ses fois une fois qu’il mettait un disque sur le marché. Oui là  où il y a foule ,le potentiel est présent pour la consommation. La population peut être un facteur de développement.

Je profitais de mes week-ends, après une semaine harassante à écumer les quartiers de Kinshasa ( Barumbu, Lingwala, Kimbaseke, Sinkin, Kintambo, Maluku….). J’aimais le faire souvent déguisé,  c’est-à-dire en me mettant  dans la peau de l’autochtone : le caméléon.

Il m’arrivait de m’attabler dans un bar où bruit de bouteilles de bière et décibels font ménage ! Avec ma bouteille de coca- colà, mon déguisement finissait toujours pour être découvert, oui parce que j’étais le seul à ne pas boire « Tonton Skol »,  la bière locale,  très priséeà l’époque. Cette bière était célébrée par les orchestres Swede Suède, Zaiko langa langa pendant le festival Tonton  skol.

C’est à l’occasion d’une de mes escapades, dans le quartier Sinkin, à un carrefour que je rendrais service à une dame, en la laissant monter dans le taxi où j’avais  pris place. Elle partait à Ngalima, me dira t-elle. Ça faisait une heure de temps qu’elle  attendait un taxi, tellement il est difficile la mobilité a Kin makambo… la dame, c’était Marie Claire Mboyo dite Mbilia Bel !!!…

Les nuits a Kinshasa sont meublées d’arts et de culture, l’ambiance est partout festive ; que ce soit à Kimpouenza où Papa Wemba, l’idole des jeunes, chez Rochereau dit Tabuley, à Mayaza, au Topo, sans oublier les boîtes de nuit « New-jet,watergate »  où j’ai rencontré les enfants Mobutu et fait la connaissance de Abeti Masikini. La boisson et la musique rivalisaient au bord du Congo…

J’avoue que j’avais la chance d’être souvent dans certains endroits où, à moins d’être des diplomates,   on ne rencontrait pas d’ouest africains. Grâce aux 3 «  oirs », les relations humaines,  aussi soit grâce à mon nom, ou à ma taille, je pouvais me permettre de me pointer dans des coins réservés au jet-set….

Avec mon prénom Balla Moussa,  j’étais souvent pris pour un Parent de Pierre Moussa, ministre influent au Congo Brazzaville… au lieu de Balla,  on m’appelait M’Balla, pour certains j’étais congolais ou Camerounais, en un mot un bantou, sauf Zaïrois . Oui je ne pouvais pas être zaïrois parce que je mettais des cravates, interdits durant cette belle époque de l’authenticité. Abascos ( abas costume  ) faisait foi !

Une autre époque de l’Afrique où le Zaïre était une référence : le combat Ali-Forman, en football… représenter l’Afrique à la coupe du monde…. Son Ministre, pardon son commissaire à l’information, Sakombi Inongo, qui sillonnait l’Afrique pour expliquer ce que c’est que l’authenticité ? C’est ainsi qu’il a influencé le Togo, le président Étienne Eyadema, s’appellera Gnassingbe… Au Sénégal  le Président Senghor lui répondra avec sa diction légendaire: « l’authenticité est une forme zairoise de la négritude » dixit. Nous étions en pleine guerre froide, et l’Afrique n’y échappait pas :

 iI y avait les pays non alignés   et le bloc de l’ouest. Il y avait les magazines Jeune Afrique,  et Afrique Asie. Aujourd’hui, nous avons la COP 21 et la COVID-19 ! Qui l’emportera ? Quand on voit aujourd’hui comment  ces grandes puissances se battent chacune de son côté pour le climat et la course aux  vaccins, l’on voit que les deux blocs sont encore là.  Hélas avec l’Afrique comme parent pauvre, qui doit acheter deux à trois fois plus cher….

  Le séjour kinois est plus long que prévu, faute de la prospection qui avance cahin caha,  mais avec  de bonnes récoltes tel ce contrat que je venais de signer avec la compagnie Air Za¨re, fleuron et outil de la propagande révolutionnaire de l’homme au toque de léopard,  l’élégant et imposant par sa voix et par sa carrure, Mobutu Sese Seko Kuku Gbendo wa zabanga, un leader que l’Afrique enterra vite, en un bloc, sans faire l’inventaire de son authenticité, l’examen de cet appel pressant à revenir aux sources fondamentales de l’Afrique, de sa culture millénaire et de sa façon d’être et de s’appeler.

Grâce à  ce contrat signé avec M Molosa, responsable commercial, nous voici dans l’avion pour Kigali. Ce vol est spécial car il est le vol inaugural de la compagnie Air Zaïre pour le Rwanda. Nous ne sommes que 5 passagers,  dont le Directeur Commercial,  M Zuchi.

Du ciel, j’aperçois le fleuve Congo, frontière naturelle entre le Zaïre ( RDC), le Congo Brazzaville,  et l’Angola. Avec ses 4700 km de longueur, il est le 8 ème fleuve le plus long du monde. Telle une force tranquille, coule, et coule….

Ce n’est qu’un au revoir, je reviendrais a Kin la belle, une ville inspirante et vivante.

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