Rencontre avec Mahmoud Chouki, au carrefour de l’Orient et de l’Occident

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Propos recueillis par  Maria Nadolu, Nouvelle Orléans


Entre deux avions, en route vers les rencontres Orient-Occident, on croise Mahmoud Chouki, juste le temps d’un entretien. Le temps de se laisser emporter par les ondées musicales et humanistes, du Maroc à la Nouvelle Orléans.
Mahmoud Chouki, ou simplement Mood, est connu par pas mal de monde comme le guitariste et le compositeur qui enflammait les concerts et les clubs de Marrakech, Rabat et Casablanca. Ses compositions et réalisations sont une fusion de musiques du monde, un isthme sonore entre l’Orient et l’Occident. Si son histoire d’amour avec la guitare commence très tôt, alors qu’il avait 8 ans, son enthousiasme reste en quelque sorte celui d’un enfant, toujours à la recherche ; il s’éclate en jouant.

Aujourd’hui, basé à la Nouvelle Orléans, Disney land des musiciens, il parcourt le monde avec sa guitare en explorant des pistes artistiques en solo ou en collaborations comme à l’heure de Mahmoud and Friends, Orient Occident, ou Mood & Lands.

Depuis 2012, les Rencontres Orient-Occident, au Château Mercier en Suisse, sont un rendez-vous fixe dans son agenda. C’est un espace de partage, où on invoque le vivre et créer ensemble de la Méditerranée, au-delà des prosélytismes et populisme politique, ciblant tous les niveaux humanistes, surfant sur la musique, la littérature, l’histoire, l’art, la philosophie etc. Issues de la fascination pour la Méditerranée de René Pierre Antille, administrateur de Château Mercier et fondateur des rencontres, elles rassemblent de plus en plus de passionnés. Mood, en tant que directeur artistique, confédère les musiciens internationaux, qui arrivent là, afin de créer une unité artistique manifestée à l’heure d’un concert, suite à une semaine de résidence et de partage.


Tu vas vers Orient – Occident, en Suisse. D’où l’idée de ces rencontres, et comment fut-elle née?

J’étais invité pour les premières rencontres Orient- Occident en 2012, par René Pierre Antille ; elles se déroulaient sur trois jours : pas que de la musique, mais aussi une conférence, des rencontres littéraires ; et en fin de semaine, il y avait un concert. L’idée c’était de réunir un guitariste marocain et un guitariste bulgare ; ça a été une très belle expérience humaine ete musicale. Puis, l’organisateur m’a demandé de revenir l’année d’après et de créer une ren- contre avec les musiciens suisses et marocains. L’on s’en est occupé. Et année après année (maintenant on est à la septième édition), le projet a grandi. L’on fait plein de belles choses.


Voit-on une évolution du concept Orient – Occident?

Les rencontres ont évolué des trois jours à deux semaines maintenant. Il y a des films et beaucoup de conférences qui traitent de sujets divers. Sur les deux dernières années, on a plus parlé du problème des migrants, des refugiés et du rôle qu’il faut jouer pour les accueillir et les intégrer.


Quelle est ta perspective sur ce point de fric- tion entre Orient et Occident?
Le monde a toujours changé. Et les gens se sont toujours déplacés. Pour des besoins fi- nanciers ou pour évoluer. Mais ce phénomène de migration, dans le cas de la Syrie, de l’Irak, c’est pour sauver leurs vies, et la vie de leurs enfants. Maintenant, il y a un component hu- main, qui est plus fort, après tout. Qui nous re- met en cause… à comprendre si on est de vrais êtres humains, à évaluer nos sentiments et nos peurs. Ce qu’on voit en général, partout dans le monde, c’est une logique de l’intérêt : « qu’est- ce que je vais gagner grâce à toi si tu viens ha- biter dans mon pays ? » mais aujourd’hui nous sommes confrontés à un cas humanitaire, et là, c’est très intéressant à voir, par rapport aux terres d’accueil, comment elles réagissent.


Souvent, les musiciens invités aux rencontres ne se connaissent pas. En une semaine, on doit créer une intimité pour pouvoir jouer ensemble. Quel est le ressenti?

Je crois dans le côté humain ; les musiciens qu’on invite sont tous des professionnels. In- dividuellement, on joue de la musique, et on sait faire de la musique. Mais le plus important est ce qu’on peut la faire ensemble, comment jouer ensemble. Des fois on doit avaler son égo ; des fois on doit plus écouter que jouer. Nous ne parlons pas la même langue, et nous essayons de trouver un langage …Par exemple, quand tu as un bulgare, un indien, un marocain, un égyptien, un russe, un japonais, il faut trouver une entente d’abord. On discute beaucoup avant de jouer ; c’est très intéressant de voir ce mélange de cultures et de musical back- grounds : il y a du tout, du jazz, des musiciens folkloriques, de la musique classique. On vit ensemble pour une semaine, et à la fin, on crée quelque chose ; il y a que du bonheur, le plus important c’est de s’appuyer sur le côté humain de la rencontre ; car quand on devient amis, on joue plus facilement ; on n’a plus besoin de prouver qu’on est bon ; on est plus dans le par- tage, non plus dans la prestation, dans la per- formance. C’est un projet universel, artistique, l’humain vient au début ; on passe la semaine en surmontant les différents points de vue pour arriver vers une union ; on est ensemble, et on arrive à jouer ensemble, malgré nos diffé- rences ; car les différences existent. C’est l’ami- tié qui nous fédère.
Le nationalisme, la religion, ça on ne parle jamais, on est concentré sur la musique et l’hu- main. Je souhaite que Occident – Orient n’entre pas dans les clichés. On est avant tout des artistes ; et on ne doit pas trop pousser dans le sens politique.


Des moments touchants vécus dans ces résidences?

Le moment qui me touche toujours, c’est le concert final qu’on fait. Après une semaine au début de laquelle on ne se connaissait pas, tout le monde arrive et avant de monter sur scène, on s’embrasse. On est déjà des sœurs et des frères.
Maintenant, tu vis à New Orléans. L’endroit est-t-il toujours un vrai paradis des musi- ciens? Stéréotype ou réalité ?
C’est la réalité ; c’est le Disney land des musi- ciens. D’abord ce qui m’a touché c’est que, à la Nouvelle Orléans, on écoute la musique du matin jusque à ce qu’on dort. Ça commence à 9 heures du matin ; on peut prendre le petit dej en écoutant du très bon jazz ; et tous les artistes que j’ai rencontré la bas sont des grands.
J’ai eu la chance d’atterrir dans un très bon cercle d’artistes ; en plus, voilà it’s amazing ! C’est une ville de fête. Depuis septembre, jusqu’en mai, il y a toujours de choses à faire : Halloween, Thanksgiving, Christmas, le Mardi Gras, le Jazz Fest, le Carnaval, c’est la fête ; les gens sont super sympas. Moi, j’ai fait un tour des Etas Unis, j’ai visité pas mal d’endroits, mais en arrivant à la Nouvelle Orléans je me suis senti comme si j’y avais vécu toute ma vie.


Comment ton identité artistique se retrouve-t-elle à la Nouvelle Orléans? Quelles pistes de recherche et de composition ?

J’étais invité au Département de jazz de l’Université de New Orléans pour donner des workshops, travailler avec les étudiants par rapport à mon style, qui est la rencontre entre l’Orient et l’Occident, entre le sud et le nord; ce sont mes influences : classique, flamenco, latino, maghrébin, du Moyen-Orient aussi ; ma musique c’est l’issue de mes voyages. Ils s’en in- téressaient beaucoup; du coup, j’étais toujours invité à jouer ma musique ; c’était de grands clubs de musique qui m’ont aussi invité à jouer ; j’ai joué avec Dee Dee Bridgewater que j’ai rencontré à Nouvelle Orléans ; mon style a été accueilli à bras ouverts, mais personnellement je trouvais que c’était un peu facile de jouer sur le côté ethnique avec des instruments tra- ditionnels que j’avais ramené avec moi. J’avais envie d’apprendre quelque chose de nouveau, d’enrichir aussi ma musique, avec de la mu- sique du jazz, surtout du jazz à la Nouvelle Orléans ; donc j’ai commencé à collaborer avec des artistes, notamment avec Steve Lands, qui est un super trompettiste, on échange beaucoup ensemble; et on a monté un groupe qui s’appelle Mood and Lands. Nous avons commencé à jouer, et ça m’a fait du bien, retrouver ce côté club, du jazz joué, au lieu de faire que des festivals, des concerts. Entrer dans les clubs, être proche du public, parce que c’est là, la vraie école, d’être proche des gens. Là, ça ne pardonne pas, ou ils aiment, ou ils n’aiment pas et ils te laissent tout seul. Après on a joué ma musique avec un big band, avec une section cuivre– sax, trompette, le tout. C’est que le début. Je vais retourner l’année prochaine, et bien sûr je vais enregistrer mon album de collaborations.



Les clubs à la Nouvelle Orléans sont-ils différents de ceux que t’as connu ailleurs ?

C‘est vraiment différent. Il y a une certaine proximité. Dans la plupart des endroits, les gens ne payent pas l’entrée. Donc, on assiste à un magnifique concert, limite gratuitement, on paie que la consommation. Il y a aussi la culture de tips (pourboires), s’ils aiment la musique, ils mettent de l’argent. C’est particulier ; et il y a cette proximité entre l’artiste et le spectateur. Aussi, c’est un bon exercice pour la création car les musiciens dans les clubs de Nouvelle Orléans ont la tendance de jouer leurs propres créations, on trouve très rarement de clubs ou ils font des covers. C’est une bonne opportunité d’essayer ta musique devant un publique connaisseur.


Tes compositions, tes recherches, à quoi s’attendre de toi ?

Moi-même je suis dans la recherche de l’évolution dans ma musique. Beaucoup plus jazzy, au niveau de l’orchestration. Beaucoup plus de liberté, je me libère encore plus. Dans la composition, il y a de règles, mais de fois on doit s’en sortir. Le but c’est de s’amuser, de se sentir bien… On ne doit pas oublier l’esprit enfant. D’habitude, le public ne se rappelle pas de tout ce que tu as joué, tous les lignes, toutes les technicités, ou toutes les harmonies. Le public se rappelle d’un seul truc, c’est l’émotion que tu lui donnes, et c’est ça, c’est que j’essaye transmettre : de l’émotion.



Si tu étais dans la situation extraordinaire de rencontrer le Mood de 8 ans, toi-même enfant, en train de commencer l’école de la musique, qu’est que tu te dirais ?

Il faut travailler. Il n’y a pas de secret. Comme dans tous les domaines. Même si c’est de l’art, il faut travailler sa technique, ses gammes, être sérieux ; et il ne faut pas oublier que la musique c’est un art, mais aussi une science ; et s’y éclater. C’est un langage universel. Un français et un japonais ne vont pas parler la même langue, mais ils vont lire la même partition.


Et si ce petit Mood te disait « oui, je com- prends tout ça, mais j’ai peur que je ne vais pas recevoir toutes les confirmations, je ne vais pas avoir la stabilité qui semble être une évidence pour les autres », que répondrais tu ?

Je vais lui dire, ah oui, tu ne vas pas avoir tout ça ! Moi-même, j’ai 34 ans, je joue de la musique depuis 26 ans, je n’ai pas de stabilité. Si tu veux de la stabilité, ne fais pas de l’art, de la musique, parce que c’est un métier qui est incompatible avec la stabilité. Il faut toujours rester éveillé, il faut voyager ; mon rêve, quand j’étais petit c’était de voyager avec ma musique, et ce ça, c’est que je réalise. C’est mon rêve d’enfant. J’ai visité l’Asie, l’Inde, l’Afrique, l’Europe, les Etas Unis, c’est un plaisir. Il faut juste faire ce qu’on aime, et assumer. Ton chemin est dur, mais au long de cet chemin, tu rencontras des gens magnifiques. Moi, je suis très reconnaissant par rapport à ça.

 

 

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