Kigali des jours de psychose, peu avant le génocide…

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Balla Moussa Keita. (Photo Vincent Fournier).

Les chroniques du Prince Mandingue

Dans ses chroniques nostalgique de l’Afrique authentique, le Prince Mandingue, Balla Moussa Keita, en fin observateur, nous restitue des souvenirs de ce qu’on aurait pu appeler « La Belle Epoque », en suivant le fil conducteur de l’héritage spirituel transmis par son illustre paternel et qui se résume par les 3 oirs, pouvoir, savoir et avoir. Le voici arrivant à Kigali, à la veille d’un génocide qui allait durablement marquer l’humanité.


Air Congo, créée le 6 juin 1961, est l’une des premières compagnies africaines à desservir l’Afrique et l’Europe. En 1966, elle fêtait ses 5 ans couronnés par l’acquisition d’un gros porteur et du premier Boeing 707 pour les longs courriers. A l’image du pays et de celle de son charmant et charismatique chef, cet évènement est fêté en grande pompe ! La fierté nationale était rehaussée d’un cran par la contribution des artistes et musiciens de l’époque, dont Dr Nico, African Fiesta et autres qui
produiront un 45 tour avec des titres comme : 5ème anniversaire Air Congo, souvenir Air Congo, Mobembona Air Congo, Mobembo mokuse etc…


En 1971, à la faveur de l’authenticité, Air Congo s’appellera désormais Air Zaïre. C’est dans un des avions de cette compagnie, un boeing 747, appelé aussi Jumbo jet, que le Président Mobutu effectuera son voyage au
pays de Mao Tse Tsoung en 1973. L’authenticité africaine à la rencontre de la révolution culturelle !

Dans le Boeing où je pris place, aux côtés de la délégation zaïroise, l’ambiance était très détendue. De plus, contrairement aux autres vols commerciaux, on avait le choix des repas et des boissons ! Les hôtesses drapées dans des pagnes noués à l’africaine dégageaient le parfum de la fierté zaïroise, cette authenticité admirée de partout en Afrique ! Dans un avion presque vide, les belles hôtesses étaient disponibles, non seulement pour servir, mais avaient le temps d’échanger quelques conversations avec des gentlemans en Abacos, savant apprécier la bonne compagnie… C’était l’occasion pour moi d’élargir mon carnet d’adresses.

Toutes les occasions sont bonnes pour tisser des relations humaines, la meilleure des richesse, sans laquelle il n’y a ni pouvoir, ni savoir, ni avoir. Ce que mon défunt père appelait les < les 3 Oirs >, qui pour moi
est le vrai héritage qu’il m’a légué. Au début, les hommes, à la fin les hommes.
Ces échanges entre hommes du monde étaient toujours empreints d’élégance. In fine, le souhait de se revoir ponctuait toujours le dernier mot. Ainsi rendez-vous était pris à mon retour à Kinshasa de rencontrer Nadia, la belle et intelligente hôtesse de la compagnie à l’effigie du léopard. Effigie qui a connu des changements en fonction de l’évolution de la compagnie Air Zaïre: léopard doré, léopard bondissant, enfin léopard
volant…. Et vint le déclin, parce que l’Etat ayant commencé à réquisitionner les avions, sans tenir compte des vols programmés, en ne s’acquittant pas de ses dettes. La compagnie perdit sa renommée, faute de ponctualité. Et les zaïrois qui ne manquent jamais d’humour l’appelèrent « Air peut-être ». Mais en attendant, suivez-nous dans ce voyage au pays des Mille Collines, alors sur un volcan porté à l’incandescence, que personne ne voyait venir.

L’atterrissage se fit en douceur à l’aéroport international de Kigali après 2h50 mn pour une distance de 1654 km à vol d’oiseau. L’aéroport de Kigali portait le nom de son premier Président, Grégoire Kayibanda, né le 1er mai 1924. Il dirigea le pays de juillet 1962 au 5 juillet 1973, où il fut renversé par un coup d’état militaire perpétré par son Ministre de la défense, le général Juvénal Habyarimana.
Sur la piste d’atterrissage, les autorités aéroportuaires, à leur tête le Ministre du transport, attendaient avec discipline les autorités zaïroises à bord de ce vol inaugural. Mon collègue et moi, après avoir remercié l’équipage, et présenté nos respects à M. Zuchi, Directeur Commercial d’Air Zaïre, empruntèrent un taxi pour l’hôtel Diplomate, où nous devrions loger.
Une fois dans ma chambre, moi qui d’habitude aime le froid, constatais que la climatisation était très forte, et je me mis à fouiller partout pour trouver l’interrupteur afin de monter la température. Rien n’y fit.

J’appelais alors mon collègue, de nature frileux, s’il pouvait m’aider à
retrouver le bouton du climatiseur. Il me répondit qu’il ne trouvait rien. Quand je m’en informais à la réception, le Dg de l’hôtel qui était un belge me répondit: »M. Keita, cet hôtel ne possède pas de climatiseurs, le Rwanda est naturellement climatisé » !
C’est dans ce climat très glacial et agréable, que nous allions être confrontés à un autre climat plus compliqué, et difficile à supporter: le Rwanda était au bord de la guerre civile.

Un volcan endormi

En débarquant à Kigali en ce début de mois d’avril 1990, je ne savais pas ce qui se tramait. Le Pape Jean Paul II qui y effectua une visite en septembre 1991 ne le savait pas non plus. En octobre de la même année, la guerre civile éclatait. La confrontation opposait le gouvernement en place à majorité Hutu et le Front Patriotique Rwanda à majorité Tutsi, créé en 1987 et dirigé par des officiers dont un certain Paul Kagamé…
Ici c’est le couvre feu, imposé de 18h à 6h du matin. A 15 h, c’est l’heure officielle de l’arrêt de travail. L’’administration fermait, les marchés repliaient leurss étals, la population accourait dans tous les sens pour
avoir un transport en commun ou autres moyen de locomotion. Ceux qui n’avaient pas les moyens de s’offrir le bus ou le taxi marchaient, couraient vers les différents quartiers tels que Nyamirambo, kicikiro, kimihurura, kibagabaga, Nyirugenge…
Kigali perchée à 1500 mètres d’altitude, sur une myriade de collines, est une ville vallonnée, contournée par la rivière Nyabarongo. Elle a été fondée en 1907 pendant la colonisation allemande. La capitale est à l’image du pays, d’où l’appellation : Pays des milles collines. Ma première constatation
était que dans cette ville de Kigali, on ne peut accélérer de plus de 40 à 50 km/h. A chaque fois que l’on souhaitait appuyer sur l’accélérateur, soit on est dans un tournant, soit sur la montée ou la descente d’une colline.

En plus, j’ai remarqué que certaines artères étaient coupées en deux par de grands trous béants, une sorte de tranchée. J’apprendrai que ces tranchées étaient voulues, servant de remparts pour se protéger de l’ennemi, qui faisait des incursions et des raids sur Kigali.
Venant de la Côte d’Ivoire, je n’avais jamais connu de couvre feu, même pas au Congo Brazzaville où j’ai vécu pendant 4 ans ( 1982-1986 ). C’était mon baptême de feu, avant d’en connaître un plus léger pendant le coup d’Etat en 1999 à Abidjan, et un autre plus long à Paris, imposé par la
COVID-19.

En arrivant à Kigali, je me disais que j’étais dans un pays francophone. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que tous les journaux étaient édités en Kinyarwanda, la langue du pays. Cette langue unique et parlée par tous devait servir de facteur de cohésion… mais hélas, la guerre civile était là pour montrer que l’unicité linguistique ne suffisait pas pour faire la paix.
C’est dans ce climat de psychose généralisée que je devais prospecter les entreprises rwandaises, par le biais de la Chambre de Commerce de Kigali dans le cadre de l’édition de l’annuaire du commerce africain, le rêve de la Fédération Africaine des Chambres de Commerce.
Quel paradoxe ! Malgré tout, ici le téléphone marchait, l’électricité fonctionnait, les entreprises étaient bien structurées, toutes choses qui allaient plus ou moins nuancer nos inquiétudes et attentes. Mes journées étaient ponctuées de rendez-vous avec les dirigeants d’entreprises, des séances de travail à la chambre de commerce, souvent par des visites dans certains quartiers.
Un matin, en sortant de ma chambre de l’hôte Diplomate, au même moment mon voisin de la chambre sortit et se retrouva nez à nez sur le palier et me lança tout de go : « vous êtes encore ici ?! ». C’était Son Excellence Ismael Amri Sued, l’ambassadeur du Rwanda en Côte d’Ivoire. C’est lui qui m’avait
octroyé et signé mon visa deux mois plus tôt, au départ d’Abidjan.

-Oui Excellence je suis là, lui répondis-je avec beaucoup de joie

-Comment se passe cette mission ? Votre visa est-il encore valable ?

-Oui mon collègue et moi avions demandé un prolongement qui nous a été accordé. C’est au niveau de Kinshasa que nous avions connu beaucoup de retard….

-D’accord, je suis en vacances au Pays, donc n’hésitez pas à me contacter en cas de problèmes.

-Merci d’avance, excellence et à bientôt.

Monsieur Ismael Amri Sued était de la race de ces grands diplomates dont le continent regorgeait à une époque mais hélas en voie de disparition.
Après qu’il m’eut rendu mon passeport à Abidjan, il m’avait convié à un dîner chez lui a Cocody les Vallons, le quartier où il habitait, et m’avait donné des conseils appropriés.
Aussitôt terminée ma conversation avec l’ambassadeur, que le réceptionniste de l’hôtel m’informa que le directeur général d’un autre hôtel souhaiterait me rencontrer. En effet j’avais déposé une demande de rendez-vous à la direction de l’hôtel « Méridien Umubanu » qui était le plus
grand et dirigé par un français, qui m’accorda l’échange marchandise ( le troc ). Le Dg était très content de nous accueillir en tant que francophone. En plus de l’échange marchandise, il mit sa secrétaire à notre disposition. On était chez nous !
Ainsi le lendemain matin, je dis au revoir à l’ambassadeur et déménagea au Méridien Umubanu. Cet hôtel était situé en face du camp où se trouvait les militaires français. Cette proximité créait à tout moment une certaine ambiance dans cet hôtel en des temps si moroses. Le Méridien Umubanu était le réfectoire des militaires français et belges ; les petits déjeuners, les déjeuners et dîners, étaient toujours des moments festifs. Pour avoir tissé des amitiés parmi ces soldats, il m’est arrivé de sortir souvent avec eux de temps à autre en plein couvre feu pour des soirées arrosées. Quelle
imprudence !

Un soir, au retour d’une de ces soirées où mes amis étaient complètement saouls, nous voici face à face avec des soldats rwandais chargés du respect du couvre feu, aussi saouls que mes compagnons. Et ce fut l’altercation entre les militaire français et les militaires rwandais. N’eût été l’intervention d’une patrouille de chefs superviseurs qui passait par là, on allait à l’affrontement. Quelle chance ! Depuis ce jour, j’ai juré de ne plus
suivre ces jeunes militaires….
En revanche, mon collègue et moi par moments invitions des amis à notre hôtel, en leur garantissant d’y passer la nuit. En compagnie de ces amis, et avec certains clients de l’hôtel, nous organisions de petites soirées pleines d’ambiance, de va-et-vient, de haut en bas, dans l’ascenseur, en admirant la piscine, le parking, jusqu’à ce que Morphée nous prenne dans ses bras…
Je ne manquais aucune occasion, comme à mes habitudes , de m’évader dans la ville de Kigali ;
Nyamirambo, le plus grand et le plus populaire des quartiers de la ville, était mon coin de prédilection. Là on rencontrait les commerçants ouest-africains, les restaurants sénégalais, mais aussi les restaurants rwandais pour déguster le plat national à base de haricots. Sans oublier qu’on avait
plein les yeux les belles rwandaises, oui au Rwanda elles sont belles !!! C’est dans ce même quartier que je venais accomplir ma prière hebdomadaire tous les vendredis. Feu Président Kadafi y avait construit une tres belle mosquée. L’autre quartier où je partais le plus souvent rendre visite à une
amie était Kicikiro, un peu bidonville, avec des détonations tout le temps.


Ces détonations et coups de feu ne m’ont jamais découragé pour aller voir cette amie qui travaillait à la BACAR, la banque commerciale du Rwanda. Elle avait perdu ses parents dans cette sale guerre et vivait avec ses petites sœurs et petits frères, dont elle avait la responsabilité. Quand j’ai compris la
situation qu’elle vivait, je me suis senti comme chargé d’une mission pour venir en aide à cette famille. J’en étais devenu un membre à part entière …
N’empêche que j’avais un chauffeur de taxi atypique, une brave dame qui m’y conduisait, et revenait me chercher quand il fallait. J’avais fait sa connaissance a l’hôtel Milles Collines où elle garait son taxi sur le parking. Elle était mon ange gardien à Kigali, quel souvenir.

Un jour, en pleine prospection, je fus confronté à une situation que je n’arrive pas à oublier encore aujourd’hui: en me rendant à un rendez-vous, je n’avais pas remarqué que j’étais le seul à occuper le trottoir sur lequel je me trouvais et tout d’un coup, des militaires surgirent devant moi, sautant des tanks garés là et braquent leurs armes sur moi en hurlant des mots dont je ne comprenais rien.
Aussitôt mon sac me tomba des mains. Je tremblais de tout mon corps. J’étais effrayé. Je me mis à crier :  » tirez, tuez moi, qu’attendez-vous ? Que se passe t-il ?… ». Au même moment, la foule sur le trottoir d’en face, comme un seul homme, me criait : « Monsieur quittez là-bas, ne restez pas, il est interdit de marcher là-bas… »

En fait, le Rwanda étant en guerre. Il ne fallait pas, par mesure de précaution, se hasarder à marcher du côté où se trouvait une institution ou certaines bâtisses de l’administration, tels que l’assemblée nationale, la radio, ou la présidence. Ainsi il fallait être vigilant ; ne pas se retrouver sur les trottoirs interdits. Je venais d’échapper à la mort parce que
sans le savoir et sans remarquer que je marchais sur le trottoir où se trouvait la radio. Désormais je devais faire attention à ma droite et à ma gauche.

A la réflexion, ces genres de circonstances ont causé la mort de personnes innocentes, qu’on traite souvent de mercenaires… Aujourd’hui encore, chaque fois que je me souviens de cette scène, je sursaute et l’insomnie
m’envahit.
Mon séjour à Kigali se prolongeait et l’amitié entre l’ambassadeur Ismael Amri Sued et moi se renforça ; bon vivant qu’il était, il m’invitait les vendredi et samedi soir « Chez Lando », un restaurant night club qui était ouvert de 14h à 18h, en raison du couvre feu.
Chez Lando était le coin des rencontres. En cette période difficile, c’était l’endroit pour passer du bon temps, même bref. Par le canal de mon ami l’ambassadeur, je fis la connaissance du prestigieux M Lando, affable
et aimable, qui me le rendait bien….
Amitié pour amitié, je tombais su Essimi Menyé, un camerounais qui travaillait au ministère rwandais du plan pour le compte de la Banque Mondiale qui, pendant mes heures libres, passait me chercher à mon
hôtel pour me faire visiter Kigali. C’est à travers lui que je connaîtrais « Obero Horizon », un restaurant en plein zoo perché sur les hauteurs de Kigali où, en plus d’admirer les animaux, on pouvait y déjeuner. Essimi m’a fait découvrir le Kigali touristique.
Autant il m’est facile de nouer des relations, difficile est de me séparer d’elles au moment de partir. Mais je suis tout de suite rassuré, à l’idée que je revoyais toujours les personnes qui jalonnent mon chemin. Je m’envolais pour le Burundi où ma mission devait se poursuivre. En gardant à l’esprit que mon chemin de retour passera par Kinshasa, via Kigali.

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